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A la question « Qu'est-ce que la gourmandise ? », en guise de réponse plastique, je répondrai par des représentations connotées dans notre rapport au corps dans tous les sens du terme. Qu'il soit donné comme nourriture à manger pour ses qualités énergétiques, à voir comme objet de consommation émetteur de fantasmes sexuels, ou instrumentalisation du corps image/objet d'intérêt économique, il s'agit bien souvent de tenir l'émotion fausse et le désir à la merci de grands décideurs pervers et intéressés. Ces derniers prennent le contrôle de notre quête d'idéal, qu'il soit politique, sexuel, matériel, social, ..., grâce aux images dans lesquelles le corps devient l'objet unique de nos désirs.
Des expressions comme « au cas où », « on ne sait jamais ce qu'il peut arriver » - et quand cela arrive bien entendu, on entend « je vous l'avais dit »- peuplent nos conversations. Ces formules toutes faites en disent long sur notre peur de manquer, sur notre insatisfaction en général, sur nos angoisses qu'il faut absolument entretenir, réveiller et soulager par la consommation. Comme solution à tous nos problèmes (ou à ceux que l'on se prépare à affronter), des remèdes miracles nous sont proposés allant du « prêt à consommer » au « prêt à emporter » en passant par le jetable, le périssable (piégeant le consommateur rendu hygiéniste car inquiet), le « tout disponible », le « tout doit disparaître », le « vu à la télé », ou encore le « payez en deux ou trois sans frais » (c'est tout dire).
Notre bien-être est la priorité des grandes maisons d'accueil que sont les supermarchés, les banques, les assurances, les concessionnaires automobiles : notre équilibre, notre santé, notre confort, nos économies, notre hygiène, notre sécurité d'abord ! Mais à quel prix !
Force est de constater qu'il s'agit d'une mise à l'index culpabilisante pour nous forcer la main mais sans que cela ne soit jamais avoué explicitement. Et notre corps, si on doit le placer dans le contexte de la consommation, est l'arme idéale que l'on pointe directement sur nous : nous devons nous nourrir, nous loger, nous habiller, nous chausser, nous reposer, nous faire plaisir, nous rencontrer, nous aimer, fonder une famille, ..., la liste est longue. C'est précisément ces besoins fondamentaux que l'on retourne contre nous et que l'on instrumentalise en faisant peser sur nous des fausses menaces, des manques et des désirs qui n'émanent ni de notre propre initiative ni de notre propre nécessité. Notre propre image est réinventée en concentrant sur elle tout l'idéal disponible sur le marché et elle réveille en nous (mais malgré nous) un désir individualiste de perfection. Idéal du corps si possible en forme, sensuel, beau, désirable et tonique pour nous prouver l'efficacité de la marchandise ou du service avant même que l'on nous l'ait vendu.
Tirer profit de nos angoisses dans le but d'exploiter tous nos appétits naturels sans exception : voilà, le véritable visage du marché de l'offre et de la demande. Il est toujours question « d'offrir » et de répondre hypocritement à une demande. Cela suffirait à excuser les arrière-pensées vénales et politiques des vendeurs. Les gourmands, c'est nous puisque nous consommons bien au delà de nos besoins. Aux vendeurs de définir nos besoins et de toujours anticiper sur une demande ou sur un manque, puis de faciliter nos achats en proposant l'incontournable crédit.
Le consommateur va faire ses courses mais ne part plus à la chasse. Cette activité sera plutôt réservée aux publicistes ou à tous les vendeurs en général en quête de consommateurs qu'ils se doivent de piéger à l'aide de leurres érotiques ou appétissants.
Bien souvent, les média et la publicité placent le corps et le sexe sur le même plan, faisant de nous des voyeurs ou des insatisfaits, ce qui, par conséquent, nous place au cœur d'une situation embarrassante de comparaison : comment vivons-nous, comment vivent nos voisins et les Grands de ce monde ? Avec qui ? Avec quoi ? Ne méritons-nous pas mieux ?
Aujourd'hui « être , c'est avoir ». Mais comment avoir, comment être ou comment se faire avoir ?
Pour reposer ces questions, j'ai choisi de travailler autour du cliché du lapin luxurieux comme prétexte plastique et symbolique. Inutile de développer ici ce que nous savons du lapin en matière de sexe : j'espère simplement être à l'unisson avec les représentations collectives.
Des lapins dans des positions parfois dérangeantes « consomment la chair » au sens propre comme au sens figuré. Il s'agit de faire écho à la gourmandise, pêché capital, et à toutes les gourmandises prises au sens large de la consommation : défauts, vices, plaisirs, gloutonneries, etc. Il me semble opportun de profiter du temps d'une exposition et de l'espace public pour reposer ce problème tendancieux à travers un dessin à peine visible, chuchoté mais au contenu volontairement provocateur. Cette frise de lapins dessinés se veut en effet discrète, à peine remarquable lorsqu'on est debout. Toutefois, le visiteur devra se pencher, s'accroupir, s'agenouiller pour voir le dessin au pied duquel il s'improvisera acteur et spectateur dans une position inhabituelle : à quatre pattes comme un enfant ou un animal. Je souhaite pleinement qu'elle ne soit pas regardable directement ou simplement depuis le point de vue traditionnel en station debout comme on regarde un tableau. Selon moi, l'oeuvre doit fuir le regard du spectateur éduqué malgré lui à regarder droit devant. Au contraire, ce travail doit exister proche du sol précisément sous cette forme clandestine et parasite autant que le problème qu'il tente de soulever mais que nous, les gourmands pris la main dans le sac, cherchons à éviter, voire à censurer et que nous n'attendons peut-être pas dans une exposition. Le sujet représenté provoquera, je l'espère, de la gène ou sera à peine « regardable », mais néanmoins se devra de « faire sensation » puisqu'il est de nature à racoler les partisans de ces gourmandises sexuelles, peut-être aussi efficacement que dans le contexte de la vente dont je m'inspire indirectement.
« Faire sensation » pour vendre le plus possible : voilà ce que cette exposition cherche à dénoncer dans un système économique qui nous vampirise et qui manipule nos sentiments.
Enfin, si la frise est au ras du sol, il est bien entendu que les premiers à la découvrir seront les enfants. J'ai choisi volontairement un animal familier, le lapin, pour séduire et m'adresser aussi aux enfants. Le dessin ne cherche pas à choquer les enfants d'une façon malsaine, car il peut être compris autrement par eux comme par exemple, une chaîne ou une ronde dansante de lapins décorative et amusante.
En choisissant ces paramètres particuliers d'exposition, je cherche aussi à poser la question suivante : « Que véhiculent les images ? ».
Au consommateur d'images de se positionner par rapport à cette question et de faire la part des choses.
Au parent spectateur de décider si oui ou non son enfant est en mesure de tout regarder dans cette exposition (et dans sa vie en général), à l'adulte de censurer l'œuvre, s'il la juge dangereuse ou violente de son point de vue pour son propre enfant auquel il doit la protection parentale.
Au consommateur de prendre ce qu'il estime être nécessaire, suffisant, utile, bon et adapté pour lui et pour les siens.
Au gourmand de se laisser aller avec raison.