"Comme un chien" dit-il, et c'était comme si la honte dut lui survivre.

 

Franz Kafka, Le procès, traduit par Alexandre Vialatte, Paris, Editions Gallimard, 1957





Les invertébrés

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    Les invertébrés. C’est ainsi que je nommerai une première série de sculptures installées à même le sol de la chapelle. Je choisis de m’approprier le terme désignant la catégorie des espèces vivantes qui ne possèdent initialement pas de colonne vertébrale. Dans mon travail, je représenterai ces « invertébrés » sous l’apparence de vertébrés mais privés de leur colonne. Portant les stigmates de cette soustraction, résultat d’un acte agressif, les sculptures faites de couvertures offriront au regard un espace vide comme l’intérieur d’un sac que je compte également signifier en plaçant des sangles de part et d’autre de l’ouverture. Je souhaite évoquer symboliquement le dénuement par l’expropriation volontaire de ce qui structure physiquement l’être. Au sens figuré, « invertébré » ne signifie-t-il d’ailleurs pas "qui manque de force et d’organisation" ?


    L’exilé ne fait-il pas le choix d’abandonner ce qui a organisé sa vie, rempli sa vie, lui donnant ainsi sa force ? L’exilé garderait uniquement pour lui sa volonté de partir et de décider de tout laisser derrière lui, perdre ses relations familiales et amicales. Plus encore, c’est tout un pays que l’on quitte, lequel ne pardonne pas aux émigrés. Par exemple, l’Allemagne n’a jamais pardonné à Fritz Lang sa fuite du régime nazi. C’est son identité consciemment que l’exilé s’engage à perdre. Wolker Schlöndorff en témoigne : " Ne pouvant sortir sans se sentir un étranger, Fritz Lang s’enferme dans l’anonymat international d’une chambre d'hôtel."


    Corps vidés, corps stigmatisés. Je voudrais que l’on comprenne que ces corps sont marqués, stigmatisés par des personnes qui s’autoproclament "juges" ou par le pays qui ne vous pardonne pas votre exil. Corps contenant, aussi. Autant de signifiants que je voudrais suggérer à travers cette série des « invertébrés ». L’image du chien serait selon moi la plus à même de les contenir. Les représentations que nous nous faisons de lui sont nombreuses : je me limiterai volontairement au chien errant ou abandonné. Celui qui n’a pas ou qui n’a plus ni maître, ni maison.


    Pourquoi le chien ? Je suis depuis longtemps intrigué par le personnage atypique incarné par le philosophe cynique Diogène « le chien ». Rappelons que c’est Platon lui-même qui le nomma de la sorte. Diogène, déjà partisan de la vie vagabonde et vivant au jour le jour, s’en enorgueillit. « Le nom me va bien, dit-il, car je suis revenu à ceux qui m’ont vendu ». Se libérer volontairement (ou « orgueilleusement » mais selon Platon) des liens et des coutumes qui le retenaient à la société et ainsi réussir à en faire le sacrifice et le deuil m’a toujours interloqué. Est-il nécessaire de rappeler que notre philosophe s’est lui-même exilé de Sinope pour Athènes à cause d’une histoire trouble de faux monnayage ? Et c’est sans doute l’exil qui façonna tout entier la volonté de Diogène d’atteindre ce dénuement matériel et même plus : ascétique. Le chien sera donc mon animal idéal pour cette série.


    Ainsi, j’aimerais que ces « invertébrés » véhiculent l’idée de notre animalité révélée pendant l’exil. Volontairement dépouillé de ce qui l’embarrasse pour se réaliser sans entrave dans l’exil, l’exilé réussit plus facilement à écarter dans l’urgence son humanité contrairement à ses nécessités de natures animales. L’animalité, ne lui insuffle-t-elle pas la permanence vitale de ses besoins fondamentaux ? Se nourrir, s’abriter, se défendre ? Ce retour à cette relation étroite avec notre animalité pour qui veut bien s’y abandonner, cette mise à nu, n’est-ce pas l’occasion, comme Mircea Eliade nous invite à le penser, de nous « ramener vers le centre » ? Nous retrouver réduits, ou bien au contraire, grandis à l’essentiel ?


    Plus haut, je faisais référence à l’image du chien errant. Il me semble qu’à l’heure actuelle, l’idée que nous nous en faisons est totalement désuète. En France, les chiens ne traînent plus dans les rues. On en croise quelques fois dans les campagnes. Mais, par crainte d’une éventuelle rage, ils sont vite attrapés. Nul n’est censé ignorer l’actualité nationale. Permettez-moi d’ouvrir une parenthèse.


    Je vis à Cherbourg et je ne peux pas décemment proposer un projet sur l’exil sans penser à cette ville historique qui a vu passer dans son port des millions d’émigrés. Aujourd’hui, je ne peux ignorer non plus les réfugiés clandestins qui vivent dans la rue depuis quelques temps.

 

    Visiblement, les clandestins, contrairement aux chiens, sont ici les seuls autorisés (avec les SDF) à errer dans les rues, pour ne surtout plus élire domicile dans des squats de fortune. Ils attendent la nuit pour leur traversée de la Manche, devenue aujourd’hui pratiquement impossible. Le jour, je les croise dans la ville ou dans les parcs publics. Ils ne regardent personne, ils sont absents. Ils sont des étrangers à découvert parmi d’autres étrangers : aucun lien n’est possible. Ils sont bloqués à Cherbourg mais constamment sur le départ, ou le qui-vive. Malgré eux, ils sont présents et au même instant, ils sont déjà loin : en face, en Angleterre. Tout le monde a conscience de leur existence, mais tout le monde s’efforce de ne pas les voir en les évitant. Ne pas les faire apparaître pour les faire disparaître de la conscience. S’en débarrasser cette fois mais par la manière forte, et sans faire des manières : les forces de l’ordre les chassent régulièrement des lieux où ils cherchent à dormir. Moins que des chiens ! Même une niche leur serait interdite. Pas de nouveau Sangatte. Pas de toit pour ces non-gens dont personne ne veut.





Les effets


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Les fourreaux


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Les fourreaux


    Les clandestins ou les exilés sont ce qu’ils portent : des vêtements, des couvertures, des tentes et des sacs de voyage. Le reste est ailleurs : abandonné en chemin, vendu pour « passer » ou bien volé. Il ne faut s’encombrer de rien quand on est prêt à (re)partir. Il me semble indispensable pour notre propos d’attirer l’attention sur ce strict minimum vital, lequel en apparence personnifierait les exilés. Contenant emblématique de ses derniers effets, le sac de voyage deviendrait le prolongement signifiant de son propriétaire. Plus haut, j’ai expliqué que je souhaitais que les invertébrés faits de couvertures évoquent eux aussi les sacs comme des corps/contenants à porter et à protéger. La poche, le creux, le trou seraient sur eux des stigmates mettant à nu les causes de leur isolement. Intrinsèquement, le trou agirait comme l’emblème de l’intimité, de ce que nous ne pouvons plus cacher : l’emblème de l’ultime espace de repli intime qu’il faut protéger coûte que coûte. Constamment exposés, les exilés pour parvenir à leur fin doivent malgré tout se protéger dans leur périple improbable. C’est pourquoi dans une deuxième série, je souhaite exposer au mur des « fourreaux ».

    Loin de ressembler aux étuis qui enveloppent ordinairement les armes, ces fourreaux rempliront pourtant la même fonction : être à la portée de la main, protéger, cacher mais mettre à disposition en permanence ce qui peut sauver la vie. Comme pour une arme, ils contiendront et protègeront ce qu’il reste en creux de force de vivre : la dignité d’être humain tout entier à l’écoute de l’intuition qui gouverne son destin. Ce que la personne en exil porte sur elle et transporte avec elle serait sa seule protection, et de mon point de vue, sa seule arme. Les fourreaux, je le souhaite, incarneront cette idée d’autodéfense. Dans ce sens, l’exil n’est-il pas une formidable arme contestataire mais brandie dans un geste pacifiste ?

   Concrètement, j’accrocherai aux murs de la chapelle cet ensemble de fourreaux faits de foin, de sangles et decouvertures comme dans une salle de chasse. Le foin, par exemple, fera référence aux abris ou cachettes rudimentaires (grange de passage pendant la guerre) mais d’abord aux nids déjà présents dans ma pratique. Il sera question de rappeler ses qualités d’abri protecteur (isolation, isolement) mais en même temps, sa fragilité et sa fonction éphémère. Je veux avant tout mettre en exergue notre animalité retrouvée dans cette autre réalité (précaire) privée de tout confort et de tout repère lors de l’exil ou de l’exode.



Les effets (ou les sacs de voyage)

   Aux côtés des fourreaux, j’aimerais proposer une dernière série complémentaire du travail sur l’emblème : les effets. Il s’agira simplement de détourner les sacs à dos ou les sacs de sport en faisant proliférer des poches de rangement sur la surface. A travers cette multiplication exagérée, mon intention consiste à dénoncer l’absurdité de certains sacs de voyage, dits « d’expédition », dans le contexte d’urgence mais bien réel celui-ci : l’exil.

    Pour réaliser ces sacs, j’utiliserai des matériaux détournés de leur fonction d’origine : des couvertures et des toiles de tente récupérées chez les chiffonniers. De nouveau, il est question de travailler la « peau » des sacs avec des matériaux emblématiques chargés de significations : se protéger du froid avec la couverture et s’abriter sous la toile de tente.
Les nombreuses poches pourraient contenir des objets indispensables pour l’aventure mais en réalité, elles seront vides. En effet, que pourraient contenir ces sacs, ces poches sinon du vide, de l’absence, de l’oubli à l’encontre d’un choix superflu et arbitraire d’objets surabondants, soi disant, dits « de survie » ? Je souhaite contrarier nos idées préconçues et obsolètes par cet effet de contraste qui, je l’espère, rendra ces sacs grotesques.

    De la même façon que le thème de « l’exil » nous invite à y réfléchir, mes installations seront elles-mêmes l’occasion de nous questionner sur nos valeurs humanistes. Nos représentations de l’exil sont-elles en effet toujours louables et en harmonie avec notre temps ? A l’heure où les frontières ont tendance à se fermer sur la question préoccupante de l’identité nationale, l’exil et l’exode ne sont-ils pas au contraire les sujets sensibles de notre actualité ?


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